Jules GRANGER 1878-1964

Né d’une famille de 8 enfants dont 3 étaient morts en couches, ayant 4 frères et une sœur, il exerçait la profession de tailleur d’habits (entendez par là de fabricant de costumes d’habillement sur mesure avec du tissu et du fil) dans son village natal de Saint-Didier-sur-Arroux (1000 habitants, situé dans le Morvan). Son père, René Granger (1851- ??), lui aussi était tailleur dans ce même village A l’époque le prêt-à-porter n’existait pas. Après son mariage et la naissance de mon père (1903) et de sa sœur Marie, il déménagea dans une belle maison du bourg de la Tagnière* achetée pour y adjoindre une activité d’épicerie avec de belles vitrines d’exposition. A ma naissance, il travaillait encore à l’étage, mon père ayant récupéré son atelier au rez-de-chaussée pour en faire son propre lieu de travail, lui-même étant aussi tailleur.

Mon grand père paternel n’était pas un intellectuel mais il était un merveilleux conteur.

Il me racontait les aventures de la famille D., notables de Saint Didier-sur-Arroux, auxquelles je me demande bien comment il en avait eu connaissance. Potins du village, on-dit, confidences de quelqu’un (de qui ?), inventions pures et simples ? Toujours est-il qu’à l’âge de huit à onze ans, il a nourri mon imagination de singulières anecdotes privées ou sociologiques qui m’ont ouvert l’esprit vers d’autres milieux que le mien, « cocooné » au possible. Une évasion vers autrui que mes parents, très soucieux de la bonne éducation de leur rejeton, m’interdisaient sauf en me présentant à quelques amis triés sur le volet.

A ce que je me souviens, ces histoires étaient simplistes mais souvent savoureuses parfois au détriment de certains protagonistes qui en constituaient les personnages tournés en dérision. Assis sur sa table de travail, je l’écoutais religieusement me narrer des épisodes comme s’ils émanaient d’un autre monde.

Mon grand père avait été maire de La Tagnière (socialiste ou sans étiquette ?) durant la période de la 2ème grande guerre (1936-1944) et avait été convoqué un jour par les Allemands de la Gestapo à la mairie au point que ma grand’mère avait craint de ne plus le voir en revenir. Il se serait aussi heurté à un des propriétaires d’un des nombreux châteaux de la commune pour divergences de vues sur certaines décisions. A la libération de 1944, il s’était empressé de ne pas vouloir renouveler son mandat.

J’ai gardé de lui, le souvenir d’un lecteur de A à Z de l’Almanach Vermot (chaque page étant cornée à force d’être tournée), un consultant assidu de la météo sur l’almanach De Jussieu (météo annoncée à l’année**) et l’odeur qui régnait dans son « pétrolier » où il stockait toute sorte de produits sanitaires pour herboriste et jardinier qui me préparait à mon métier de chimiste (?) et dont j’aimais avoir un accès très bref. Il disposait d’un grand jardin délocalisé au bas du village où il cultivait avec amour ce qui constituait des merveilles de fleurs et de légumes. Des groseilles vertes monstrueuses et savoureuses comme je n’en ai plus revu depuis et des plans de fraises des bois au goût inégalable.

C’est lui qui m’initia à m’exercer à viser les petits oiseaux (moineaux, mésanges, etc.) qui venaient dans l’arrière cour de la maison, près du poulailler, à l’aide d’un lance-pierres à élastique fabriqué par nos soins. A cet exercice infamant, il avait quelques résultats puisque je me suis laissé dire qu’il avait fait cuisiner à ma grand’mère quelques pièces de ce petit gibier… (pendant la guerre ?)

Me restent en mémoire nos expéditions épiques, une fois l’an en fin d’été, en haut du village dans la forêt de « la route de Toulon » près de la voie romaine dont il restait quelques vestiges et à laquelle nous accédions en poussant la brouette par la rue pentue dite « du Roc » puis route de Dettey, armés de sécateurs pour faire une provision, de tiges de genêts sauvages poussés en buissons en bordure du chemin qui lui servaient à faire des balais et allumer son feu le matin une fois asséchés dans le bûcher familial. Il choisissait les plus beaux spécimens, les coupait, me les tendaient et j’allais les déposer une fois élagués dans la brouette entassés en vrac. Après quelques heures de labeur, nous rentrions fourbus avec un brouette pleine de tiges attachées en fagot. Heureusement la route descendait pour le retour. Un goûter (quatre heures, disions-nous), nous attendait, préparé par ma grand’mère dont je me délectais car il se démarquait de ce que ma mère si scrupuleuse sur la nourriture m’autorisait.

Mon grand père eut une fin tragique. A 80 ans, vivant toujours seul dans la maison du bourg, il commença à perdre la tête et je le vois encore arriver « confusionné » chez nous qui habitions au bas du village sous quelque prétexte obligeant mon père à le rassurer et le reconduire manu militari chez lui. Un matin de 1964, le forgeron qui habitait en face de la maison et se levait tôt le retrouva mort tombé de la fenêtre de sa chambre (1er étage). Chute accidentelle, égarement, basculement involontaire suite à un appel au secours (la hauteur du bas de la grande fenêtre étant peu élevée et il n’y avait pas de volets) ? Chute volontaire ? Nous n’avons jamais vraiment su ce qui s’était passé.

* une petite commune de 500 habitants de Saône-et-Loire où il s’est installé avec son épouse et ses deux enfants au début du siècle venant de Saint-Didier-sur-Arroux (distance 15 kms) pour y exercer le métier d’épicier et de tailleur.

** mais aussi opuscule d’obédience catholique imprimé à Mâcon, distribué gratuitement « où l’on trouve chaque jour les divers changements de l’air que produisent les astres : le tableau exact des foires des sept départements, et l’heure précise du lever et du coucher du soleil, correspondant à la date de chaque jour du mois. Question – Guichet du Savoir

Une sorte de bulletin météo édité à l’année !
voir : https://www.guichetdusavoir.org/question/voir/50670tion – Guichet du Savoir

La maison Granger à Saint-Didier-sur-Arroux (carte échangée en 1905)