Pourquoi me suis-je mis à écrire ? Quand ? Comment ?
C’est mon regretté ami, Michel Moutet (1947-2020) (lien hypertexte à mettre), qui en 2012 m’a posé cette question. Ma réponse inachevée est parue en 2014 sur un mini-site Internet (http/:michel-granger-fiction.fr) qu’il avait fabriqué pour moi et qui a hélas disparu suite à sa mort prématurée et tragique.
Cette réponse, je l’a reprends ici en l’actualisant et la complétant.
Comment ai-je contracté la passion d’écrire ?
Voilà une question difficile que m’a posée dès 2012 mon regretté ami Michel Moutet (lien hypertexte à mettre): c’est un peu comme me demander comment j’ai pu attraper la varicelle dans les années 1950 sauf que, contrairement à cette affection infantile éruptive bénigne, la maladie d’écrire est inguérissable, du moins pour moi ; en effet, aujourd’hui, elle me tient fort encore un demi-siècle plus tard !
Comme pour toute pathologie – ou addiction – qui se déclare – ou s’établit -, il y a deux conditions à prendre en considération : le terrain (état de réceptivité plus ou moins propice) et le déclic (facteur déclenchant). Je vais essayer de les reconstituer autant qu’elles puissent l’être ?
Le terrain (bagage littéraire initial)
Ai-je eu, dans ma prime jeunesse, une culture littéraire forcée ou spontanée apte à préparer mon goût à l’écriture ? Voyons cela.
Autant qu’il m’en souvienne, avant 1954 (date de mon départ du cocon familial en pension à l’âge de 11 ans), les rares lectures qui me furent autorisées le furent par ma mère, Jeanne (1905-1982), laquelle, institutrice d’obédience laïque stricte de profession, fut confrontée au problème délicat d’accueillir son propre fils dans sa classe ; on verra comment (lien hypertexte à mettre).
Mes premiers livres pour enfants datent de 1946. J’ai gardé de cette époque une collection presque complète de Nounouche (1947/1951) (lien hypertexte à mettre) et Zozo (1946/1947) (lien hypertexte à mettre), ce qui ne me projetait pas dans les hautes sphères de la littérature enfantine pour les jeunes ! Parmi les autres, j’ai toujours un magnifique album des Contes de Perrault (choisis) et un bel album de « Bicot » (Hachette, 1933) (lien hypertexte à mettre), dont la date de parution m’incite à penser qu’il a pu être un cadeau de ma marraine (la sœur de mon père (lien hypertexte à mettre)). Ainsi que quelques « Benjamin Rabier » de provenance indéterminée.
Pas de quoi en tout cas pavoiser de mon côté pour trouver à ma propension à écrire l’effet incitateur des contes, fables ou autres classiques de littérature pour enfants.
Du côté paternel, on ne lisait pas beaucoup… à part l’Almanach Vermot ! Mon grand père, Jules (1878-1964) (lien hypertexte à mettre), était, par contre, un merveilleux conteur ; il me racontait à la veillée des histoires vécues (et enjolivées ?) ayant pour théâtre le village de Saint-Didier-sur-Arroux, distant de 15 km de la Tagnière, là où la famille Granger avait fait souche (10 frères et sœurs). Des histoires où déjà intervenaient des personnages de différents statuts… certains plus aisés que d’autres. Les Granger se situaient dans la classe plutôt moyenne, une pépinière d’artisans (lien hypertexte à mettre) dont des tailleurs ; mon père le fut toute sa vie comme confectionneur d’habits sur mesure (tailleurs) pour les notables et riches fermiers du coin ainsi que mon grand père.
Aussi, plus que studieux à la lecture, je me vois plutôt, encore gamin, les soirs après souper, assis sur la table de la cuisine, l’oreille collée au haut-parleur du poste de TSF – pas de télé en ce temps-là -, appareil mystérieux juché sur une étagère, écoutant les émissions mythiques de Radio-Luxembourg comme la famille Duraton ou celles animées par Zappy Max (lien hypertexte à mettre) : Quitte ou Double, l’Homme à la voiture rouge… et cherchant vainement d’autres propos intéressants sur les miaulantes ondes courtes.
Vint alors, comme nourriture intellectuelle oculaire toujours très banale :
mon abonnement au Journal de Mickey (lien hypertexte à mettre), commencé quelques semaines après sa parution initiale (juin 1952). J’ai obtenu, plus tard les numéros antérieurs manquants et me souviens la joie intériorisée que l’arrivée par la poste du précieux colis des premiers numéros a provoqué en moi. Et la lecture que j’ai dû savourer comme un mets sublime qu’on déguste à petites doses ; Donald, Dingo et Onc’Picsou étaient mes héros préférés.
Est-ce là que ma curiosité fut éveillée avec la rubrique « Le saviez-vous ? » que je ne manquais jamais de lire ? C’est plutôt, mon plaisir à la lecture de BD qui remonte jusque-là.
mon abonnement au Pilote Magazine (lien hypertexte à mettre) : le grand magazine illustré des jeunes. Dès le numéro 1, celui-là (il date du 29 octobre 1959 et est en mauvais état ayant supporté les dommages de la pile accumulée au-dessus de lui depuis 67 ans !), où je découvris les dessins Uderzo et les textes de Goscinny, Pilote m’ouvrit à une vision moins étroite du monde que celle de mon Morvan familial, rural et encore très agraire, dominé encore par d’opulents nobles châtelains gros propriétaires des terres d’élevage de la région auxquels, enfant, j’étais astreint naturellement (?) de laisser la priorité à la boucherie du village (authentique) !
C’est dans Pilote que je découvris des rudiments de cryptozoologie, de secrets d’illusionnistes, d’intelligence non humaine (animale et extraterrestre), mais surtout de futurologie et de voyages spatiaux distillés par le regretté Lucien Barnier (1918-1979), journaliste scientifique sans œillères (il était licencié en lettres !).
Enregistré de façon indélébile dans mes neurones mnémoniques, ce souvenir datant de cette période : je me vois, certes plus âgé, me réveillant durant des congés scolaires (j’étais interne en pension depuis la sixième et vécut très mal cette condition) (lien hypertexte à mettre) et appelant ma mère qui s’empressait de venir ouvrir les volets pliants de ma chambre et faisant la grasse matinée, en compulsant ces journaux et albums et prenant mon petit déjeuner au lit (rare) ou bien, plutôt, descendant beaucoup plus tard dans la cuisine familiale.
Bizarrement, je ne garde aucune souvenance de la période où ma mère aurait pu me donner à découvrir les livres provenant de mes grands parents maternels (instituteurs eux aussi) (lien hypertexte à mettre) qui avaient de prédilection aux ouvrages d’aventures ou de cap et d’épée, mais que je découvris beaucoup plus tard ; des volumes lus et relus (par qui ?) : C. Kipling, M. Zévaco, Féval Père & Fils, G. Aimard, F. Cooper, W. Scott et pas mal de « classiques » tels ceux de : E. Zola, A. Dumas, P. Benoit, Balzac, Hugo, etc.
Généralement protégés individuellement avec du papier bleu spécifique aux protège-cahiers de classe qui en cachait la riche iconographie de couverture, les éléments de ce trésor ne m’apparurent que beaucoup plus tard (voir confidences familiales), ma mère n’ayant pas jugé bon de m’en proposer quelques-uns déjà disséminés dans des armoires et des placards de la maison familiale.
Je ne sais comment et quand deux fascicules de : Les aventures du Comte Gaspard de Chavagnac (lien hypertexte à mettre), par le dessinateur-auteur Georges Omry (1880-1914), entrèrent dans la famille et me furent donnés ? Ils me fascinèrent, eux aussi couverts en bleu opaque et m’instillèrent certainement un goût pour les romans de cape et d’épée qui devait, en outre, être héréditaire.
Ma mère hésita aussi à m’alimenter en ouvrages classiques de ses fonds propres, si j’ose dire, dont les deux bibliothèques de la salle à manger étaient remplies. Aussi de nombreux ouvrages du Club du Livre du mois (éditeurs divers) auquel ma mère était abonnée, dont un « imprimé spécialement à l’intention de Michel Granger et offert par ma tante Madame Granger Catherine » (sic) [la femme d’un frère de mon grand père, institutrice, elle aussi] (lien hypertexte à mettre) : « les aventures d’Arthur Gordon Pym », d’Edgar Poe. L’ai-je lu ? Je ne sais.
Je me souviens par contre m’être farci les 9 tomes de « Les Thibault » de Roger Martin du Gard mais serais bien en peine de dire à quelle date.
En septembre 1954, je partis donc la mort dans l’âme en pension au collège Bonaparte de la ville d’Autun, distante de 25 km de la Tagnière. Les premières années furent terribles (lien hypertexte à mettre) et je passai mon temps à pleurer plutôt qu’à lire, attendant dès le lundi, le samedi midi pour rentrer quelques heures parmi les miens, puis comptant les heures qu’il me restait avant de repartir pour une nouvelle semaine-galère. Ma mère m’avait inscrit en section classique. Pourquoi ? Je ne sais. J’appris donc le latin et le grec !
C’est autour de 1955-56 que je lu, sous la banquette d’une table de la salle d’étude, mon premier Bob Morane (lien hypertexte à mettre) d’Henri Vernes dont l’intérêt, pas très immédiat, n’a eu de cesse, depuis, d’exercer sur moi ce pouvoir si reposant (plutôt lénitif ?) toujours renouvelé en cas de coup de fatigue intellectuelle et visuelle passagère. Qu’on me comprenne bien, je suis un fan d’Henri Vernes dont j’espère bien un jour avoir lu toute l’œuvre sauf si je meurs avant lui… (1)
Ainsi donc, dans mon background littéraire, rien que de fort commun qui puisse expliquer une quelconque envie d’écrire. Ma mère m’a toujours confié qu’elle n’aurait jamais osé le faire elle-même. Mon père ne m’a jamais encouragé le moins du monde à m’engager dans cette voie qui conduit en quelque sorte aux travaux forcés (!) même si ma femme dit que c’est au nirvana et que ça me conserve !
Mais l’envie d’écrire m’est venue par un tout autre biais suite à un singulier traumatisme !
(1) Ce n’est pas le cas puisqu’il est mort en 2021.
Une vision « ablutionniste » de livres !
C’est un souvenir qui me reste chevillé à l’âme : il date d’avant mon entrée au collège en classe sixième, c’est-à-dire d’avant 1954 ou alors juste avant la rentrée de septembre, au printemps.
Le jeudi (date de la pause hebdomadaire scolaire), une fois tous les mois environ, mon père nous emmenait, ma mère et moi, en Traction (9 CV Citroën) au Creusot, ville voisine de La Tagnière : 25 km, route en méandres avec des centaines de virages ! Pour rendre visite, 32 rue du 4 Septembre (anciennement rue de la Chapelle, dans les années 1930), à mon grand-père, Electa Vernet (1878-1957) (lien hypertexte), instituteur retraité et veuf (je n’ai pas connu ma grand-mère maternelle, Louise, qui elle aussi était institutrice ; le couple enseigna à Montchanin), et grand lecteur de livres d’aventures et surtout de romans policiers.
Et devinez où il les entreposait tout cela ? En vrac, dans sa baignoire !
Ainsi, je revois ma mère puiser dans cette bibliothèque improvisée un lot de livres, couverts ou non, dont certains étaient manifestement d’occasion (achetés sur le marché de la ville ?) que nous ramenions dans un sac à La Tagnière où elle les lisait. Quant à moi, j’ai une souvenance très ténue de ce qu’elle m’a autorisé à en lire quelques-uns mais sans pouvoir en préciser la date, ni lesquels. Peut-être me suis-je servi tout seul ?
Je ne peux dire quel titre ainsi a été mon premier livre policier lu ; le premier de ma liste de lecture, que je tiens depuis 1960 dans deux cahiers à spirales 21×29,7 cm, est daté de 1957 ; il s’agit de « Le Drame de Ravensdene », de J. S. Fletcher, un autre de mes auteurs préféré, sinon le premier.
C’est donc de cette manière peu orthodoxe que j’ai découvert les premiers « Masques » édités par la Librairie des Champs Elysées avec, en 1957 (une quarantaine de titres lus), des auteurs comme : Agatha Christie, Peter Cheyney, Leonard Gribble, Philip Oppenheim, Stanislas André Steeman, Pierre Very, Valentin Williams, etc. Ma meilleure cote cette année là est allée à « L’assassin habite au 21 » de Stanislas André Steeman (seulement dépassé, pour moi, par un livre de P. Siniac !) et « La porte interdite » de Georges-Marie Bernanose.
Déjà se dessinait ma préférence pour les auteurs francophones.
Des « Masques » mais aussi quelques « Série Noire » dont le mythique : La môme vert de gris, lu en 1958 (lien hypertexte), et aussi quelques isolés des collections « A ne pas lire la Nuit » (Editions de France, aux couvertures mythiques dont le contenu ne méritait aucunement un tel avertissement) (lien hypertexte), Police Secours, des Editions R. Simon et un « Enigma » (lien hypertexte), de Bernardin-Béchet (1932-33), plus un L’Enigme chez Hachette (1940-1950) qui m’enchantèrent quelques heures…
Quelques Arsène Lupin et Rouletabille de Leblanc et Leroux chez Pierre Lafitte et Cie à couverture rouge (lien hypertexte), qui avaient surnagé de la baignoire de mon grand-père !
Mais j’allais bientôt m’approvisionner moi-même. Début 1958, pendant les périodes autorisées de sortie de l’internat (jeudis après-midi), j’avais pris les choses en main en me rendant chez un bouquiniste autunois (lieu du collège Bonaparte où j’étais en pension depuis 1954) pour acheter mes propres « occasions » et j’ai la souvenance d’être allé m’y approvisionner – Le grenier, M. Comode (sic), 2 Grande Rue Chauchien – avec une vieille valise (atavisme ?) que je ramenais pleine à craquer : les La Chouette, à cette époque se vendaient d’occasion à 0,30 à 0,50 centimes de francs si bien que je pouvais en faire une provision.
Dans l’année, je n’en ai lu qu’une demi-douzaine mais il semble que déjà un certain héros : Ludovic Martel m’avait conquis, ses aventures étant racontées par Michel Averlant (lien hypertexte).
1959 a été mon année La Chouette : 35 titres lus à cette époque avec la découverte du « Baron » de A. Norton (alias John Creasey), de « H » de Bruno Bax (alias Geneviève Manceron), de l’Epervier de Piguet, de Noël Vexin, alias André Héléna et d’un B. Cheyenne côté 1, c’est-à-dire mauvais ! J’ai révisé mon appréciation depuis.
A cette époque, j’ai acheté aussi des livres neufs (Ditis) à Prisunic de la place du Champ de Mars.
C’est là aussi – au « Grenier » – que j’ai acheté mes premiers « Fleuve Noir » en 1960 avec deux auteurs qui m’ont aussitôt marqué : Frédéric Dard avec : Délivrez-nous du mal Cette mort dont tu parlais C’est toi le venin La dynamite est bonne à boire, qui m’ont enthousiasmé.
C’est à cette date que l’envie d’inventer et raconter mes propres histoires m’a pris. Présomptueux, je m’en sentais déjà capable même si, au fond de moi-même, j’y voyais aussi quelque intérêt alimentaire, pas pour couper la faim mais pour la nourriture intellectuelle. J’avais un ami nommé Jean-Pierre R. plus jeune que moi (encore vivant et encore ami) (lien hypertexte) avec lequel j’échangeai des idées tout en jouant les après-midis à divers jeux de notre âge : détournement d’eau ruisselant d’un fossé au bord de la route par un barrage, creusement d’un abri sous-terrain dans l’arrière cour de l’école où j’habitais (lien hypertexte) où nous entreposions de la nourriture et qui avait failli tourner à l’accident quand le garde-champêtre s’était avisé à s’avancer dessus, etc., etc. (lien hypertexte).
Nous nous exercions à imaginer des aventures de science-fiction nées non pas de la lecture d’auteurs reconnus de la spécialité (nous avions l’esprit vierge à ce sujet) mais plutôt de textes lus dans les magazines pour enfants et de quelques fascicules tels que Météor d’Artima achetés je ne sais où. Je me souviens que nous avions pas été peu fiers d’envisager le scénario d’un homme perdu dans l’espace, sa fusée étant tombée en panne pour le rapatrier sur Terre, ignorant que ce thème avait été traité depuis des années dans des ouvrages d’anticipation.
Premières velléités d’écriture
Celles-ci se sont manifestées en 1959 dans le domaine du roman policier dont j’étais déjà friand et comme, bizarrement, je n’étais pas assez fou pour me lancer tout seul sans quelques préalables, je me suis fendu en fin de cette année-là de lettres de propositions à mes éditeurs et auteurs préférés.
deux éditeurs auxquels je n’hésitais pas à solliciter quelques « tuyaux » (les originaux dans mes lettres probablement écrites à la main et dont je n’ai pas gardé copie) : voici leurs réponses :
* Editions DITIS :
Paris, le 27 novembre 1959
Monsieur,
Nous avons bien reçu votre lettre du 18 novembre, nous vous remercions de l’intérêt que vous portez à notre collection.
Il nous est très difficile de vous fournir, comme vous le demandez, les conseils et « tuyaux » qui vous permettraient d’écrire un roman policier. Aussi, ne pouvons-nous que vous conseiller de faire ce roman, puis alors de nous le soumettre. Nous vous donnerons alors notre jugement à ce sujet.
Dans cette attente, nous vous prions de croire, Monsieur, à nos sentiments distingués.
Mlle LE QUEINEC
P.S. Si vous désirez écrire à Monsieur Michel Averlant, adressez-nous votre lettre, nous la transmettrons.
** Editions LE MASQUE – EDITIONS DES CHAMPS ELYSEES :
Paris, 23 février 1960
Monsieur,
Nous vous accusons réception de votre lettre et vous en remercions.
Nous serons très heureux de soumettre votre manuscrit à notre comité de lecture, si vous voulez bien nous le faire parvenir.
Il faut que vous envisagiez un délai minimum de deux mois, avant que nous soyons en mesure de vous donner une réponse. Dans le cas où votre ouvrage serait refusé, nous vous le renverrons sous pli recommandé.
Dans l’attente de votre envoi, nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’assurance de nos sentiments distingués.
Signature illisible
A noter que ces réponses s’adressaient à un novice de 16 ans qui n’avait jamais rien écrit de sa vie auparavant. Elles me demandaient ni plus ni moins de passer à l’acte.
et, plus téméraire, lettres à deux de mes auteurs devenus « révérés » : Michel Averlant (dont j’avais déjà lu une dizaine de livres et André Héléna que je venais de découvrir chez DITIS dans la série Police.
Voici leurs réponses qui me parvinrent au printemps 1960.
Michel Averlant :
« 4. 3. 60
Mon cher ami,
Vous devez me juger très mal. Mais je ne suis pas entièrement coupable = absent de Paris depuis plusieurs mois, ce n’est qu’avant-hier que j’ai trouvé votre lettre chez moi.
Peut-être avez-vous déjà trouvé les réponses aux questions que vous me posiez… Mais voici quand même les conseils que je peux vous donner :
Ecrivez votre roman, tapez-le à la machine (c’est très important, aucun éditeur ne lira un texte écrit à la main), gardez-en précieusement au moins un exemplaire et envoyez votre texte à l’éditeur qui vous semble le mieux convenir pour le genre de votre roman.
Ensuite… armez-vous de patience. Et si votre texte est refusé, ne vous découragez pas. Essayez un autre éditeur.
En ce qui concerne les questions « finances », je ne sais pas du tout que vous dire. Les écrivains touchent un pourcentage (entre 5 et 12 %) sur le prix des exemplaires vendus. Tout dépend donc du tirage… et des ventes. Si votre manuscrit est accepté, vous rapportera-t-il 50.000 francs ? ou 500.000 ? Je n’en sais vraiment rien.
Je crois que j’ai à peu près répondu à toutes vos questions. Mais si vous désiriez d’autres précisions, n’hésitez pas à m’écrire de nouveau.
Croyez à toute ma sympathie.
Michel Averlant
André Héléna
« 30. 3. 60
Cher monsieur,
En classant des papiers, je retrouve votre lettre. Je vous avoue que je ne me souviens pas y avoir répondu. On mène ici une vie tellement absurde !
Eh bien ! si vous avez terminé votre livre (en fait Nuits Blanches fut écrit à l’été 1960) tout est très simple, vous n’avez qu’à l’expédier, recommandé –gardez-en un double, – aux Editions Ditis.
Patientez quelque temps et, de toutes manières, le directeur littéraire vous écrira. Il n’y a pas d’autres formalités.
Quant aux avantages, s’ils sont multiples, je vous engage cependant – et vous allez penser que je parle comme vos parents (sic) – à avoir un métier principal ou secondaire, comme il vous plaira, mais en tout cas une autre activité. Moi, si je n’avais pas le cinéma et la radio… Il est vrai que ce sont des professions où l’on dépense tellement d’argent.
Mais croyez-moi, avant d’apprendre la vie d’aventure, qui est nécessaire, et pour laquelle vous paraissez un peu jeune, – et que donnerais-je pour l’être comme vous ! Il faut travailler, bûcher. Vous ne pouvez pas savoir, pour si paradoxal que cela paraisse, à quel point la connaissance du latin favorise celle de l’argot.
Si vous venez à Paris, venez me voir mais écrivez-moi auparavant.
Cordialement vôtre.
Héléna
Me voilà donc occupé, durant les deux mois et demi des vacances d’été de 1960 – j’avais 17 ans et venait d’obtenir mon baccalauréat série C mention Bien ! – à écrire mon premier roman policier, à la plume, encre noire, sur des feuilles quadrillées volantes de cahier d’écolier.
Nuits Blanches (1960)
Une intrigue mince comme une feuille de papier à cigarette, mettant en scène un succédané du Ludovic Martel (héros de Michel Averlant), et de Valentin Roussel (« collectionneur de coups de Trafalgar », héros de Noël Vexin, alias André Héléna), nommé Eddie Marshall, dans une aventure des plus mouvementées mais sans grand suspense ni originalité.
Michel Averlant en verso de son livre « Coup double à Cannes » (1959).
Selon les conseils de M. Averlant (lettre du 04/03/1960) et une courte réponse de la Librairie Gallimard, je dus donc me livrer à une laborieuse frappe du manuscrit sur une antique et lourde machine à écrire dont je ne me souviens même plus de la provenance (peut-être un achat d’occasion chez un antiquaire à Autun où j’étais lycéen ?).
A noter ainsi que, dès le début de l’année 1960, donc avant le début de mon entrée en écriture, je m’étais adressé, sans complexe, à l’éditeur de la fameuse collection Série Noire, Gallimard, qui publiait à l’époque Carter Brown, A. Dominique (Le Gorille), R. May (et avait publié R. Chandler, J. Hadley Chase, P. Cheyney, A. Le Breton, D. Goodis, etc.), pour demander s’ils accepteraient de lire le manuscrit de cet obscur et frais émoulu bachelier de province que j’étais, à peine sorti de l’adolescence ! Un culot dont encore aujourd’hui je m’étonne grandement. D’autant que je n’avais lu à l’époque que quatre livres de la collection.
La réponse avait été en substance : « Nous lirons votre roman policier mais il est nécessaire qu’il nous parvienne dactylographié en double interligne » ; ce qui laisse supposer que j’avais dû envisager inconsciemment un envoi du texte écrit à la main directement à M. Marcel Duhamel en personne (!)
C’était l’époque où les copies dactylographiées passaient obligatoirement par le supplice des papiers carbone placés derrière chaque feuille et dont la lisibilité dépendait du niveau de l’impact de la matrice de la lettre sur le papier, donc de la force du doigt sur la touche ; d’où ma mauvaise habitude qui perdure au grand dam de mon entourage d’une vigoureuse frappe parfaitement injustifiée aujourd’hui à l’heure des claviers d’ordinateurs très sensibles et ce, dès que les machines sont passées au système « à boule » (IBM).
Bref, je me trouvai en mesure d’envoyer mon tapuscrit original en octobre 1960 et choisis les Editions Fleuve Noir dont je me gavais l’intellect en cette période (51 sur 126 polars lu dans l’année). Pas mal comme vitesse d’écriture pour une première œuvre, assez courte, il est vrai.
Accusé de réception m’était fait le 10 du mois d’octobre 1960 m’indiquant bizarrement (cf. libellé de la réponse) qu’on ne manquerait pas de me tenir au courant dès que le compte rendu du Comité de Lecture serait donné.
A noter que j’en avais profité pour demander l’adresse de « Monsieur San Antonio » !
Quinze jours plus tard, me parvenait la lettre de refus avec la fameuse formule à moi alors inconnue : « votre ouvrage, malgré ses qualités, ne peut entrer dans le cadre de nos collections actuelles » dont je ne sais si je réalisai tout de suite le formalisme et le sens parfaitement « équivoque ». Une formule, en tout cas, dont j’aurais longtemps le loisir de méditer le sens.
Ce n’est que le 1er février 1961 (n’avais-je pas osé me séparer de l’original du tapuscrit et de l’unique copie carbonée ?) que me parvint le refus des Editions Ditis dont je faisais aussi à l’époque grande consommation (59 titres lus en 1960 dans les catégories : Action, Police et Science-Fiction). La formule de refus poli était, cette fois, un peu différente : « le livre ne convient pas exactement à l’esprit de notre collection » !) et, d’autre part, il laissait entendre que le catalogue de l’éditeur était plein avec les écrivains habituels ; donc il n’était pas dans leur intention d’en prendre des nouveaux. En vérité, la collection La Chouette de Ditis n’avait plus qu’un an de vie et seulement 26 titres parurent en 1961 sur un total de 220 depuis 1955.
J’ai dû, certes, accuser le coup mais cela ne semble pas avoir encore entamé mon moral puisqu’en mars 1961, j’envoyai mon manuscrit aux Editions Ferenczi qui me répondirent le 1er mars qu’ils me le retournaient « n’acceptant actuellement aucun manuscrit ». Je n’avais lu aucun titre de cet éditeur et ne sait qui m’avait inspiré cette soumission stérile.
Il faut croire que ce premier refus me travailla tout de même puisque dès mars 1961, ne reculant devant aucun culot, je me fendis d’une lettre pour demander conseil au grand Frédéric Dard. Excusez du peu.
Le contenu de ma lettre a été perdu mais la réponse du grand écrivain, certes laconique et circonspecte, donne une idée de ma requête.
En fait, j’avais dû ni plus ni moins lui demander s’il pouvait lire mon premier bébé littéraire pour me dire ce qui pouvait avoir motivé ces deux refus. Rien que cela !
Voilà ce qu’écrivait le grand Frédéric Dard à un jeune bachelier anonyme qui, du fin fond de sa Bourgogne natale, venait sans vergogne solliciter son avis, en date du 27 avril 1961 :
Cher Monsieur,
Hélas il m’est impossible de lire vos manuscrits présentement car je dois partir pour l’étranger.
Adressez-les à mon éditeur directement. Il a un service de lecture fort bien fait.
Evidemment cela prend du temps car les éditeurs reçoivent beaucoup d’envois, mais vous pouvez espérer un résultat.
Croyez cher Monsieur à mes bons sentiments.
Frédéric Dard
C’était bien le service minimum consenti par le jeune prodige écrivain (Frédéric Dard avait 40 ans) qui deviendrait celui que l’on connaît et qui avait déjà à son actif une quarantaine d’aventures du fameux Commissaire San Antonio (15 lus en 1960 et notés « bons à très bons) sans compter tous les titres parus antérieurement sous des pseudonymes. Trois histoires signées F. Dard au Fleuve Noir m’avaient littéralement subjugué : « C’est toi le venin » et « Cette mort dont tu parlais » et « La dynamite est bonne à boire ».
Mais j’avais aussi fort apprécié un autre auteur du Fleuve : André Lay dont certains titres m’avaient franchement emballé. Aussi, je lui écrivis à une date indéterminée (copie de lettre non gardée), probablement aussi au printemps de 1961.
Sa réponse, signée André Boulay, son vrai nom, fut beaucoup plus chaleureuse puisqu’en date du 19 avril 1961, il acceptait de lire mon manuscrit et déjà m’interpellait en tant que : « Mon vieux ! » Il faut croire que j’avais dû être très convaincant dans mon désarroi. Bizarrement, et je ne me souviens pas pourquoi, j’avais choisi comme pseudonyme le nom d’un copain pour cette correspondance !
Mon vieux,
Si le retour d’un manuscrit catastrophait un auteur au point de l’empêcher d’écrire, il n’y aurait plus un roman en librairie depuis longtemps. Cette désillusion arrive à tous. Abandonner parce qu’un éditeur ne trouve pas un ouvrage à son goût, c’est renoncer à l’amour, parce qu’une fille ne veut pas sourire.
Ceci dit, ce refus ne prouve pas que ton roman est impubliable (envoie-le à une autre édition). Ce qui ne convient pas à une collection peut, cela arrive souvent, trouver bon accueil dans une autre.
Néanmoins, ne te fais pas d’illusion, ce métier est terriblement ingrat (tu commences à la savoir). Surtout, il demande un long et pénible apprentissage. Il ne suffit pas de pondre 250 pages, pour du jour au lendemain devenir romancier à part entière. De plus un roman ne se refait pas, il est bon ou mauvais et en général le premier…
Le mien est encore dans mes tiroirs en compagnie des deuxième et troisième. J’écrivais le septième lorsqu’un éditeur décida de publier le quatrième. Il faut une dizaine d’ouvrages pour trouver son style.
Ta détresse est sympathique, pourtant si tu ne te sens pas capable d’écrire pour le plaisir pendant quelques temps, et tu parles d’abandonner au premier échec, jette ta plume.
Je veux bien lire ton manuscrit, mais n’attends pas des miracles, je suis certain que comme tous, à nos débuts, tu as trop « chargé » ; je suis comme les éditeurs, je peux me tromper.
Amicalement.
André Lay
André Lay, « mon premier lecteur »
Imaginez l’effet qu’a pu produire sur moi cette lettre réconfortante, réaliste et quasi paternelle. Et, la seconde un mois plus tard, après lecture de mon manuscrit !
Saint-Maur, le 18 mai 1961.
Cher Vieux,
Des monceaux de cadavres, des poursuites en autos, une droguée, un superman, une fille prompte à poser le jupon etc… rien ne manque. Inutile de prévenir le lecteur que les personnages sont fictifs, il s’en rend vite compte.
Ceci dit, lorsque tu te seras débarrassé des poétiques S’PAS et AMUSANT NON, ton style prometteur, ne sera pas loin d’être bon.
Tes défauts, sont des défauts de jeunesse et c’est plutôt sympathique. Ils passerons seuls et trop rapidement, crois-moi.
Maintenant puisque tu as l’intention d’écrire un roman pendant les vacances, je te conseille vivement de lire quelques œuvres de F. DARD, « Le pain des fossoyeurs », « Le Monte-Charge » ou si tu préfères A. LAY « Au bout de la nuit », « Jusqu’au bout de la chance ». Tu comprendras que l’on peut respecter l’esprit policier sans tuer et se battre à chaque page.
Il serait dommage que les auteurs appelés à nous succéder écrivent comme nos prédécesseurs, (à la mitraillette de fabrication américaine).
Appuis-toi, sur les œuvres citées pour penser ton second roman, tu as le temps.
Ne désespère pas, écrire un roman policier à 18 ans est un exploit. Compte tenu de ton âge, de ton inexpérience, tu as fait un grand pas, le plus pénible, te mesurer à l’inconnu et foncer.
Tes chances grandiront au fur et à mesure que le métier rentrera.
Amicalement.
A.Lay
PS – Ne tape pas recto-verso, et il est inutile de laisser trois interlignes, un seul suffit.
André Boulay en 1965.
Je m’empressai de suivre ces conseils et lut les livres indiqués : les deux Dard, notés respectivement 3,5 (plus que moyen) et 4 (bon) et les deux Lay, notés 4 (bon) et 3 (moyen).
Certes, dans « Le Monte-charge » de F. Dard, un roman intimiste comme les siens de cette l’époque, il n’y a qu’un mort, à savoir le mari violent d’une jeune femme qu’elle a décidé de tuer en se procurant un solide alibi par personne interposée. Or voilà qu’en « racolant » (terme utilisé par l’auteur) ce témoin destiné à la disculper vis-à-vis de la police, elle tombe sur un individu (le narrateur) récemment sorti de prison où il purgeait une peine pour le meurtre de sa maîtresse !
Du coup, elle doit choisir un autre témoin en vitesse (à la messe de minuit de Noël !) car son mari a été exécuté en préalable et son cadavre ne souffre pas de stagner ainsi.
Une belle idée mais une histoire malheureusement fort peu vraisemblable comme beaucoup chez F. Dard même si la fin est aussi sublime.
Le titre « Jusqu’au bout de la chance » d’A. Lay met en scène un voleur de voitures qui, en convoyant le fruit d’un de ses méfaits à Montargis depuis Paris, est le témoin d’un accident routier : une voiture qui percute violemment un arbre. Le conducteur éjecté et tué sur le coup est un agent d’assurance ; dans sa serviette, le voleur trouve une police qui interdit le versement du capital à la femme d’un entrepreneur de matériaux de construction de Nemours si la mort de ce dernier survient au cours d’un accident.
Ainsi, profitant de la chance qui semble lui faire signe, le voleur s’empare de la serviette et va se rendre chez l’assuré pour se faire embaucher. Il occupe tout d’abord les tâches manuelles les plus dures mais profite d’une autre opportunité pour devenir le bras droit du patron qui lui confie qu’il craint que sa femme, 20 ans plus jeune que lui, le supprime.
En fait, un soir le patron meurt avec un petit coup de pouce de son nouveau protégé. Celui-ci croit à nouveau saisir sa chance en maquillant une mort apparemment naturelle en accident pour faire chanter la femme après avoir sorti les avenants à la prime d’assurance vie. Il veut partager le magot.
Mais voilà que la chance l’abandonne en particulier quand lui-même est la victime du vol de sa voiture et se voit accusé d’avoir provoqué la mort de son patron en privant celui-ci de sa dose de digitaline qu’il prenait en cas de crises : tout cela parce qu’il croyait la drogue surdosée par sa femme alors qu’il n’en était rien.
Une jolie parabole, en effet, et une histoire magnifiquement conçue comme savait si bien les raconter André Boulay.
Pour ce qui est de penser mon deuxième roman, j’avais certes le temps mais il était déjà bien avancé puisque le 31 juillet (12 mois pour la rédaction de deux premiers romans, c’était pas mal ?), le Fleuve Noir m’en accusait réception avant de le soumettre au comité de lecture. Son titre : « Sueurs froides ». Il portait désormais tous mes espoirs.