« Tel est pris qui croyait prendre ». On aurait pu donner ce titre à la nouvelle de ces deux jeunes auteurs, à qui nous souhaitons tout le succès possible.
L’An Nouveau
Jacques Carles et Michel Granger
La ville a enfilé son manteau blanc. En même temps, elle a fait ainsi un pas vers la virginité, camouflant son hideuse noirceur, apaisant l’incessant vacarme qui lui est propre. La couche épaisse et immaculée l’a en quelque sorte gratifiée d’une salvatrice décence apte à accueillir l’an nouveau.
La cité, figée dans sa parure inhabituelle, scintille dsous ses bijoux glacés. Le silence achève de lui donner une beauté paisible.
Dans l’aube de La Saint Sylvestre, le thermomètre est descendu à moins dix, figeant chaque molécule de neige et lui conférant cette consistance pulvérulente particulière
Les premiers taxis-bulles, ces petits appareils se mouvant sur couussin d’air, ont soulevé un fin brouillard grisâtre et dégagé des voies bien droites sur la chaussée.
Le monde attend, retient son souffle, conscient de l’avènement du lendemain. L’éternel va-et-vient des robots a cessé, rendant aux rues leur visage d’antan. L’ensemble paraît irréel, accidentel.
Au-dessus des maisons endormies se dresse le Ministère de l’Industrie, gigantesque bâtisse qui est aujourd’hui le siège d’une activité fébrile : c’est en ce jour que les derniers robots de l’année 2210 doivent être détruits. Les neufs prendront leur fonction demain, le premier janvier.
Ils ont déjà été expédiés, ceux qui doivent mourir ayant docilement effectué ola livraison de ceux qui vont naître. A zéro heure précise, le ministre appuiera sur le bouton. Le gigantesque Encéphale aura conqommé son repas annuel. Après une ultime révision ; il se remettra en route. Tous ses serviteurs mécaniques sortiront de leur léthargie, leurs rouages bien huilés, leur longueur d’onde bien cadrée. Ils pourront être utilisés sans défaillance pendant un an.
En attendant, un problème se pose aux dirigeants. Normalement, tout devrait être presque terminé. Mais de multiples aléas ont retardé les opérations de substitution et surtout de destruction. En effet, dans ce monde surpeuplé d’humais, auxquels se sont ajoutés des centaines de milliers de robots, deux générations de mécaniques ne peuvent coexister.
De plus, la structure intime d’un robot ne permet aucune réparation. Alors, on a instauré la semaine que les gens ont fini par surnommer Semaine du Grand Massacre. Au cours de ces sept journées, tous les robots d’hier doivent disparaître, nécessité qui découle du progrès lui-même. Et le robot n’est-il pas la plus belle preuve de l’avancement du monde ?
Mais le retard instantané restant l’apanage de toute civilisation, qu’elle soit supervitalisée ou non, il reste encore dix mille robots à exterminer en ces dernières vingt-quatre heures de la Saint-Sylvestre.
***
Peter occupe un poste élevé dans les entrailles du Ministère de l’Industrie. C’est pourquoi il aujourd’hui la responsabilité de mener à bien cette délicate opération. Et comme il doit mettre les bouchées doubles pour achever sa tâche dans les délais, Peter fait montre d’une certaine nervosité.
Il faut bien reconnaître que réduire dix mille robots en moins vingt-quatre heures n’a rien de plaisant. Non point que Peter use d’un sentimentalisme démodé à l’égard de ces machines parfaites, mais affronter sans relâche avec la seule aide de Kow – son second -, le désintégrateur, n’est pas de tout repos.
On se croit au seuil même de l’enfer, devant cette bouche rouge, grande ouverte, ou fond de laquelle palpite le jet pyroatomique pareil à une langue monstrueuse.
Les vapeurs métalliques miroitent au sein de ce four vivant, dessinant des arabesques de cauchemar, découpant les silhouettes des damnés.
Un tapis roulant amène les suppliciés bon gré, mal gré : l’un après l’autre, ils basculent dans la fournaise qui pouse sa clameur. Chacun a son geste propre d’agonie, un sursaut de protestation, un signe de regret. L’inéluctable est là qui impose sa loi à ses misérables machines.
La flamme, impitoyable, lèche la matière synthétique qui se plie douloureusement, gémit, craque, tente une vaine défense, abdique et se recroqueville. Une paupière fond au-dessus d’un œil hagard et devient larme. Une main se crispe, puis s’abandonne, créant sur le mur une ombre folle.
Deux corps mécaniques s’agrippent en une accolade cauchemardesque. Ils esquissent une danse vite arrêtée. Leurs membres se soudent, se liquéfient, s’entremêlent. Le métal en fusion, fange sanglante, incandescente, s’écoule dans les conduits de récupération…
Enfin, le dix millième robot, après un ulyime spasme, a rejoint le limon.
Peter se frotte les mains visiblement satisfait de son œuvre. Tout à coup, son front se ride. Il se souvient. C’est l’évidence ! Mais il s’en attriste.
La prochaine proie de la gueule béante doiy être Kow et Peter s’est attaché à cet être mécanique qui, tout au long de l’année, lui a facilité la tâche.
Les ordres sont les ordres. Peter passe le bras devant ses yeux, chassant ce vague regret.
Mais Kow a décelé le malaise de son maître et il en a lui aussi découvert la cause. Un voile de panique passe dans son regard.
Kow bondit sur Peter, le maîtrise de sa force décuplée. Peter halète, hurle. La peur s’empare brusquement de son esprit hermétiquement clos.
Le robot Kow tient Peter à bras-le-corps, il le soulève de terre, l’approche des lèvres écarlates d’où s’échappe l’haleine torride.
Peter se débat en vain. Sa voix implore :
– Voyons Kow, que fais-tu ? Je t’ordonne de cesser ce jeu dangereux. Lâche-moi ! C’est ton destin de mourir ainsi : tu n’es qu’un robot.
– Mais vous aussi Peter ! réplique la voix métallique de Know.
Dehors, la neige s’est remise à tomber : quelques flocons virevoltent, témoignant du net adoucissement de la température. Ils sont gros, frangés, dansent joyeusement en un gai tourbillon et se posent en douceur avec un bruit léger, feutré.
Le calme règne Le soir approche. Le soleil, dans la brume, roule son disque rougeâtre.
Déjà l’esprit enfiévré des enfants guette le Grand Chariot du Père Etrenne…
Publié in ATLANTA, Fantastique + insolite + science – fiction, n°3, mai/juin 1966. avec chapeau de la rédaction.

Ne se dégage-t-il pas du présent conte une mélancolie de chien battu ? A vous d’en juger, tout compte fait.
Le cobaye
Jacques Carles et Michel Granger
Je ne suis pas particulièrement pleurnicheur de nature. Au contraire, on m’attribue même souvent une dose de courage non négligeable. Pourtant, dans la circonstance présente, j’ai du mal à me montrer optimiste.
Et pour cause… je suis en prison!
D’aucuns penseront de cet état de chose, que je l’ai mérité. On n’incarcère pas un être sans raison. Il est parfois prudent ou même indispensable de retirer de la circulation un élément perturbateur, d’enfermer un délinquant, d’écrouer un criminel. Je n’ai rien à voir avec tous ceux-là. Je ne suis pas mis au ban de la société ; à vrai dire je suis même considéré comme un héros. Je suis là pour servir la science, je suis là pour le progrès de l’homme….
Ma cellule n’est certes pas un in-pace; c’est une pièce aseptisée, l’air y est conditionné, climatisé et soigneusement renouvelé à heures fixes. Incorporés dans la cloison, des instruments d’aspect très complexe montent la garde. Ils ont pour mission de vérifier à tout moment qu’aucun microbe et autre agent pathogène ne pénètre dans ce sanctuaire. De nombreux appareils me cernent ; comme les domestiques mitonnent le maître généreux, ils ont de multiples fonctions, mais qu’un seul but: m’éviter le moindre effort. Afin d’épargner toute fatigue à mes muscles, on me maintient dans une espèce de léthargie corporelle. Seul mon cerveau est libre, libre de fonctionner sans entrave et… il fonctionne trop.
J’en arrive à considérer ma condition avec aigreur. J’abhorre cette époque où le progrès scientifique piétine les libertés de conscience. Où les fusées polluent l’air de notre précieuse atmosphère avec une désinvolture toute inconsidérée. Où les hommes, non contents de vivre et de tuer, tentent de pénétrer au cœur même de leur essence.
Pauvre de moi! Dans quelle galère la création m’a-t-elle embarqué?
Un train d’ultrasons est venu mettre un terme à mon sommeil. J’ai ouvert un œil en personnage qui sait ce qui l’attend. Mon regard est allé buter sur le mur d’en face pareil à une mouche qui se heurte à un carreau. Un tuyau plastifié est apparu tel un rat qui sort de son trou. La nourriture m’est livrée sous forme de pâte grumeleuse, directement assimilable par mon organisme afin de ne point mettre à l’épreuve mon système digestif. Ces aliments sont insipides mais je les absorbe malgré tout, car, tapi au fond de moi, se terre l’impossible espoir de vivre à nouveau libre…
Deux fois par jour, c’est la même chose. Le tube se dandine avec une grâce reptilienne, puis vient se placer à hauteur de ma tête. Je n’ai plus qu’à aspirer la bouillie nutritive.
Le moindre exercice physique m’est absolument interdit, aucune toxine musculaire ne doit obliger mon organisme à réagir, à perdre une once d’énergie; que je le veuille ou non, je suis comme un coq en pâte.
Et dans ce cocon, on espère qu’en m’évitant ainsi toute peine, je dois prolonger ma vie au delà de tout ce qu’un gérontologue peut rêver. Je suis chargé d’une mission: celle de vivre et surtout de survivre.
Je sais que pour l’heure, je bénéficie d’un assez long répit. Jusqu’au repas de midi. Mais la relâche, n’est-ce pas le pire? J’ai fermé les yeux et des pensées ont pénétré mon cerveau de robot conditionné. Oui, ils ont fait de moi un robot à la mécanique si bien lubrifiée, aux connexions si précisément jointes, que même le temps ne peut m’atteindre. Ils ont oublié que pour s’adapter complètement il faudrait ne jamais avoir vécu ailleurs.
Ailleurs! Le mot évoque pour moi mille féeries. Ailleurs, c’est le doux murmure d’un filet d’eau qui serpente entre les cailloux, c’est la lénifiante chaleur du soleil qui glisse en vous comme un fluide exquis. Ailleurs, c’est surtout un chapelet de nuages qui jouent à pousse-pousse devant l’azur sans fin, les monts qui, dans la brume, se confondent avec l’orage proche.
Ces évocations réveillent en moi la nostalgie du temps passé. Je me remets à penser à ce qui, naguère, me faisait vivre. Avant, j’étais allant, fougueux, j’appréciais la vie à sa juste valeur, j’avais un but. Je voulais fonder une famille heureuse.
J’aimais un être charmant avec de beaux yeux noirs, vifs, intelligents. Elle était racée, fine, elle seule savait me comprendre, me transmettre une douce sérénité et être tendre avec moi. J’éprouvais un amour fou pour elle et je ne croyais jamais devoir la quitter.
Hélas ! ce bonheur infini est perdu à tout jamais. Je sombre petit à petit dans une torpeur maladive. Mes yeux sont constamment voilés d’une mince pellicule de mélancolie qui déforme même mes rêves.
Tout d’un coup, je suis dans une grande forêt où des arbres centenaires m’abritent de leur abondant ombrage. Une odeur de résine flotte, une odeur indescriptible, enfin… exactement celle qui baigne les bois quand les gouttes de rosée scintillent comme des perles.
Mon cœur s’est mis à bondir à la manière d’un oiseau qu’on tient entre deux mains en coquille. Mes nerfs se tendent, je cours, je cours… Elle aussi folâtre joyeusement en une course sinueuse et délectable à mes côtés.
Au tréfonds de ma gorge sourd une plainte contenue qui enfle, monte, déborde en un cri de détresse.
Maintes fois, mille rayons m’ont transpercé, cherchant à localiser les raisons physiques de cette apathie qui s’est abattue sur moi. Mille prélèvements, mille analyses ont été effectuées. En vain! Tous leurs appareils ne pourront jamais déceler le mal qui me mine, moi seul en suis conscient, moi seul sais que mon chagrin m’emporte irrésistiblement vers la fin de mes souffrances et que chaque minute que je respire n’est qu’un long sanglot.
Tout se perd en une inéluctable monotonie, en un spleen permanent, sans espoir, sans lueur. Je suis enterré vivant.
La lumière synthétique qu’on distille à mes yeux larmoyants a brûlé mes cellules, ou alors mes yeux se sont retournés en dedans de moi, car je ne vois plus désormais qu’un fourmillement d’épingles qui s’enfoncent dans tous les azimuts.
Je laisse mon cœur gonflé par le malheur et l’impuissance attendre impatiemment la délivrance du dernier spasme.
Mon repas coule, s’infiltre entre mes dents, mais je le rejette. Le liquide nourricier, blanc, pulpeux, écœurant, s’accumule sur ma face. Il commence à me clore les yeux que je ne rouvrirai sûrement jamais. Mais je perçois toujours sa fragrance, mon odorat restera mon dernier sens valide. Il est tellement lié à mon instinct qu’il ne veut partir qu’avec lui et non le précéder.
L’attente ne sera pas longue. D’ailleurs je sens… je sens… Je…
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Une main métallique et articulée a saisi le cadavre à bras le corps et d’un mouvement lent, elle l’a tiré à elle. Un volet s’est fermé sur les griffes qui s’enfoncent dans le fin pelage du cocker mort.
Publié initialement in ATLANTA, Fantastique + insolite + science – fiction, n°7, février 1967. Avec chapeau de la rédaction.
